En visite chez Arturia

Arturia

Les bureaux d'Arturia à Meylan, à côté de Grenoble.

En parcourant les synthétiseurs de la compilation « V Collection », qui regroupe les instruments de la gamme « V » (pour virtuel), on ne peut qu’être impressionné par le chemin parcouru par l’entreprise française. Depuis Storm, jusqu’au récent et très ambitieux Origin, Arturia a su devenir une référence dans un secteur très concurrentiel. Comment passe-t-on d’un éditeur de logiciels à un constructeur hardware ? C’est l’une des questions que j’ai eu envie de poser à l’équipe d’Arturia.

En 1988 le mouvement Techno explose, en propulsant au firmament trois instruments vintage qui deviendront la signature sonore du mouvement : les Roland TB-303, TR-808 et TR-909. A tel point qu’au début des années 90, tout le monde les veut. Cette tardive popularité (ces instruments étant nés entre 1982 et 1984) combinée à une relative rareté (on parle de 10 000 exemplaires produits pour la TR-909, qui fut un échec commercial) provoquent une flambée des prix. Il est très difficile d’en trouver en bon état pour un prix raisonnable. Plusieurs constructeurs tentent de proposer des clones, sans grand succès. Les gens veulent les originaux, mais ne peuvent se les offrir. Un nouveau besoin vient de naître.

En 1997, avec Rebirth, Propellerhead révolutionne le secteur en inventant le concept de studio virtuel. Pour la première fois, un logiciel de musique propose des reproductions virtuelles et convaincantes de la sainte trinité Roland. Toute une nouvelle génération de musiciens apprend à utiliser ces instruments nés il y a plus de dix ans, par le biais d’un logiciel, et pour une fraction de leur prix d’occasion.

L’engouement pour les instruments analogiques vintage s’étend rapidement aux synthétiseurs produits dans les années 1960-70. Après avoir proposé sa propre vision du studio virtuel avec Storm en 2000, Arturia s’engouffre dans la brèche et s’attaque à un gros morceau : la reproduction virtuelle du Moog Modular, sans aucun doute l’un des plus beaux synthétiseurs de sa génération, quasiment introuvable aujourd’hui. La reproduction d’Arturia ne se focalise pas uniquement sur le son, elle en reprend également l’interface et le concepts des câbles à connecter à la souris. C’est un succès.

D’autres synthétiseurs populaires viendront par la suite compléter cette nouvelle gamme logicielle, comme l’incroyable CS-80 de Yamaha popularisé par Vangelis. Même si ces répliques ne sonnent pas exactement comme les originaux, on les découvre avec la même émotion qu’en 1997, lorsque  Rebirth était la seule alternative aux instruments réels.

Aujourd’hui Arturia propose Origin, un synthétiseur hybride à la fois hardware et software et, ce faisant, replace ses instruments virtuels dans une coquille bien réelle. Plus besoin d’ordinateur et de souris, l’utilisateur retrouve une dimension tactile plus intuitive.

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Les propos qui suivent ont été recueillis en février et mars 2010, au siège d’Arturia à Meylan, puis au Musikmesse de Frankfort. Je tiens à remercier toute l’équipe d’Arturia pour leur accueil et le temps qu’ils ont bien voulu accorder à Makingsound.

Intervenants :

- Frédéric Brun : Président d’Arturia
- Vanessa Giraudet : Responsable Communication
- Richard Phan : Directeur Technique
- Philippe Wicker : Chef de projet

La collection Arturia

La collection Arturia

I°) Quelques généralités

Arturia est née en 1999. Combien de personnes y avait-il au départ ?

Vanessa : Arturia rentre actuellement dans sa onzième année. Je suis personnellement arrivée en septembre 2003, à l’époque du développement du CS-80 et du Minimoog. Au départ, l’équipe était constituée de six ou sept personnes, aujourd’hui on est vingt. Et on va être amené à étoffer les rangs, car il y a des recrutements prévus pour cette année.

Quelles ont été les étapes transitionnelles d’Arturia ?

Vanessa : l’histoire d’Arturia débute avec Storm, mais c’est véritablement notre réplique du Moog Modular qui a propulsé la société. A l’époque, Bob Moog lui même disait qu’il n’arrivait pas à faire la différence entre notre logiciel et son propre synthétiseur, ce qui a contribué à nous faire connaître sur la scène internationale. Encouragés par les retours positifs, nous avons progressivement développé la gamme « V », dont le but est de proposer des répliques de synthétiseurs vintage populaires. Puis nous avons développé Brass en collaboration avec l’Ircam, un projet particulier qui se base cette fois-ci sur un modèle physique très pointu, qui a demandé pas moins de cinq années de recherches en amont à l’Ircam. Le but était de proposer un modèle d’instrument à vent crédible, et surtout facile à appréhender par le grand public. Le défi suivant a été de se lancer sur le marché du hardware, avec pour commencer Analog Factory Experience. Même s’il ne s’agissait que d’un clavier maître, il nous a mis le pied à l’étrier tout en servant de tremplin pour Origin, qui est à l’heure actuelle notre plus gros défi.

Vanessa Giraudet

Vanessa Giraudet

Au sujet de Brass, j’imagine que la difficulté a consisté à réduire le nombre de paramètres pour le rendre accessible ?

Richard : C’était le challenge en effet. Avec Modalis, le modèle de cuivres de l’Ircam, il est possible de faire des choses absolument incroyables, de régler le moindre détail, dont certains n’intéressent que les puristes. Il a donc fallu opérer un choix de simplification, trouver le juste milieu entre accessibilité et fonctions. Par exemple, Modalis prend en compte la possibilité de faire des couacs. Mais dans un produit commercial grand public, il est évident que ce n’est pas la priorité des utilisateurs. On pouvait donc sereinement mettre cette fonctionnalité de côté.

Prévoyez-vous d’autres produits sur ce modèle ?

Richard : oui, nous sommes en discussion pour d’autres modèles d’instruments à vent, comme des hautbois ou des clarinettes, mais aussi des percussions.

La gamme V s’est bien étoffée, à quel synthétiseur doit-on s’attendre prochainement ?

Vanessa : pour l’instant rien n’est officiellement sur les rails. Le développement des versions 2.0 a mobilisé deux personnes à plein temps, et notre priorité du moment reste Origin. On travaille d’arrache-pied sur des mises à jours que l’on proposera gratuitement aux utilisateurs. On aimerait leur offrir la possibilité d’utiliser les synthétiseurs dans leur ensemble, et plus seulement de simples « blocs ». Le développement de la version clavier monopolise également beaucoup de monde, ce qui explique le manque de ressources pour lancer d’autres projets. Toutefois, nous sommes actuellement en discussion pour obtenir les droits d’un synthétiseur que nos utilisateurs nous réclament souvent… Si ces discussions aboutissent, il y a de fortes chances qu’il s’agisse de notre prochain projet.

Est-ce que Storm aura droit à une mise à jour ?

Vanessa : C’est l’une des questions que l’on se pose, mais pour l’instant aucune décision n’a été prise. On y est très attaché car c’est le premier produit d’Arturia, mais c’est un investissement qui ne serait pas négligeable. Il ne reste qu’un développeur de l’époque, il faudrait se remettre dans le code, réfléchir à une évolution intéressante, bref c’est loin d’être évident.

En visite chez Arturia - Les stocks

C'est le rush aux stocks, Vanessa donne un coup de main pour que les produits partent le plus rapidement possible.

Êtes-vous attentif aux retours utilisateurs ?

Vanessa : absolument, c’est en se basant sur ces retours que nous proposons de nouvelles fonctions et de nouveaux produits. C’est d’ailleurs pour répondre à une demande spécifique que nous avons créé la gamme Analog Experience. On nous demandait très régulièrement des versions simplifiées de nos logiciels, pour avoir un accès direct aux sons sans se perdre dans l’interface des synthétiseurs. Tout le monde n’a pas envie d’apprendre à utiliser un synthétiseur pour créer des sons.

J’ai cru comprendre que vous faites 90% de votre chiffre d’affaire à l’exportation ?

Vanessa : effectivement, 40% rien qu’aux États-Unis et 10% en France.

Que pensez-vous de la dynamique Française ? Il n’y a plus de salons, la presse spécialisée survit, les événements autour des instruments de musique sont quasi inexistants alors qu’ils sont monnaie courante en Allemagne, en Angleterre ou aux États-Unis…

Frédéric : le marché n’est pas dynamique à cause d’une conjonction de faits. Pour commencer il n’y a pas beaucoup de fabricants français, surtout quand tu le compares au marché allemand avec Native Instruments, Ableton, et même au marché suédois avec Clavia et Propellerhead. Ensuite il n’y a pas grand monde sur le créneau de la distribution, alors qu’en Allemagne tu as Thomann, et dans les pays Scandinave de grandes chaines très consolidées. Mais cela se ressent aussi du côté de la presse : en France, il y a très peu de magazines spécialisés alors qu’en Angleterre il y en a au moins quatre ou cinq. En Espagne c’est surprenant, car il leur en reste trois ou quatre alors que c’est un marché plus petit, mais ils ont une diffusion naturelle vers l’Amérique du Sud. Mine de rien, cela crée du mouvement. Mais je pense que cela va repartir, je suis plutôt confiant.

Richard Phan

Richard Phan

Pour quelles raisons ?

Frédéric : une série d’éléments. Regarde aujourd’hui (NDLR : Musikmesse 2010), il y a Feeltune, Da Fact… tout cela va participer à créer des embauches, et certaines de ces personnes créeront leur propre boite. Le réseau de distribution devrait également repartir, avec Thomann qui vend beaucoup en France et qui atteint beaucoup de revendeurs français. Au bout d’un moment, il va y avoir un point d’inflexion et les gens vont se mettre à revenir vers des distributeurs français plus traditionnels. Aux États-Unis par exemple,  il semble y avoir à nouveau revendeurs alors qu’ils ont été également très affectés par la vente en ligne. Je ne serais pas étonné de voir la même chose en France, d’autant plus que la musique électronique ne se porte pas si mal. Même si l’industrie du disque a beaucoup souffert, quand on regarde les vraies courbes, on se rend compte que les majors ont beaucoup perdu mais les musiciens pas tant que ça. Il y a un rééquilibrage qui est en train de s’effectuer, mais qui ne devrait pas être si défavorable que cela à l’industrie. C’est mon sentiment en tout cas.

Quel a été jusqu’à présent le plus grand défi d’Arturia ?

Frédéric : sans conteste, Origin. Passer du logiciel au hardware n’a pas été simple. On n’a pas du tout mesuré la difficulté qu’il y avait à devenir un fabricant de matériel. C’est un métier très différent qui appelle des compétences très larges. Il faut savoir faire de l’électronique, du design mécanique, il y a toute la partie 3D, l’étude des matériaux, les compatibilités électromagnétiques, l’industrialisation complexe avec toutes les usines… C’est une gestion de stock et de composants très lourde. Par exemple, dans Origin, il y a une centaine de composants différents. Ce n’est pas nous qui l’assurons directement mais c’est très lourd à gérer. Il y a également toute une structure financière différente, car il faut constituer des stocks là ou le soft ne coûte pratiquement rien. Sans oublier le SAV, bref c’est vraiment très ambitieux. On s’est retrouvé dans un projet dont on n’avait pas pris la mesure, et il a fallu se battre pour arriver jusqu’au bout. On a tenu, avec beaucoup de pugnacité, toute l’équipe a vraiment donné ce qu’il fallait pour ça, mais on n’est vraiment pas passé loin du billot, ça a été chaud.

Quelques Origin en attente de livraison

Quelques Origin en attente de livraison

II°) Arturia technique

Comment est-ce que l’on aborde un projet aussi complexe que l’émulation d’un synthétiseur ?

Richard : ce n’est pas un processus industriel. On a pas une recette de cuisine numérotée de 1 à 20 que l’on suit religieusement pour obtenir un produit définitif à la vingtième étape. C’est un développement en spirale, une suite d’itérations. Tout part de Frédéric qui détermine un synthétiseur à émuler, puis on récupère un exemplaire afin de se l’approprier progressivement. Pour ce travail il est nécessaire de faire appel à des personnes capables de faire le lien entre ce qu’elles entendent et la façon de le programmer. C’est une compétence très rare. Puis, en reliant plusieurs briques de base (oscillateurs, filtres…), réussir à reproduire le plus fidèlement possible l’ensemble du synthétiseur original. C’est un processus à la fois subjectif (beaucoup d’analyses auditives humaines) et scientifique (utilisation d’oscilloscopes pour étudier les formes d’onde). On joue un son, on regarde la courbe produite, on compare cette courbe avec celle de notre brique logiciel, et on essaye de faire en sorte que les deux se ressemblent le plus possible. Le plus dur étant de trouver le juste milieu, pour réussir à terminer le synthétiseur dans un temps commercialement raisonnable, tout en atteignant un niveau de réalisme satisfaisant.

Les limites de cette façon de procéder, c’est qu’il faut se battre avec les divergences sonores qui apparaissent dans les extrêmes. Mais sur une plage d’utilisation plus large, on va dire qu’entre 80 et 90%, nos répliques sont très proches des originaux. Le TAE par exemple, est une brique logicielle dont le rôle est d’introduire des paramètres qui à l’oreille font penser que l’on est en présence d’un instrument analogique. Les sons analogiques ne sont pas réguliers, ils varient dans le temps, et peuvent même sonner de manière différente entre deux instruments d’une même série. Il y a énormément de variations qui proviennent des composants eux-mêmes, comme des résistances identiques qui n’auront pourtant pas le même comportement. Notre brique TAE introduit une part de cette variabilité.

Plusieurs Origin en phase de test

Des Origin sur le banc de test

Serait-il envisageable d’émuler non plus des blocs dans leur ensemble, mais des composants électroniques comme de condensateurs ou des résistances, afin de gagner en réalisme ?

Richard : est-ce que l’on gagnerait en réalisme en émulant des composants ? Je n’en suis pas du tout convaincu. Cela nous ferait peut-être gagner de 2 à 5% de réalisme, mais sur les 90% que l’on maîtrise déjà cela n’apporterait pas grand chose. Sans compter que le temps de développement multiplieraient sans doute le prix des logiciels par trois, et je doute que les PC actuels puissent faire tourner ce genre d’émulation tout en continuant à gérer le reste correctement. Scientifiquement ce serait très intéressant, mais je ne pense pas que cela soit raisonnable commercialement.

Plus globalement, on aimerait travailler sur des nouveaux projets plutôt que sur des mises à jour, car elles consomment du temps de développement, mobilisent des personnes de notre équipe, et ne nous rapportent rien car elles sont gratuites. Une mise à jour peut stimuler les ventes, mais fondamentalement, quand le synthétiseur fonctionne déjà à 90%, on ne va pas réinvestir pour améliorer le réalisme. En revanche on va investir pour créer de nouveaux produits. C’est aussi une des conséquences de la taille du marché, on préfère avoir de nouveaux produits plutôt que d’améliorer l’existant.

Les Prophet VS, Jupiter 8 et CS-80 originaux

Les Prophet VS, Jupiter 8 et CS-80 originaux qui ont servi de modèles

Au sujet des récentes mises à jour, pourquoi avoir choisi un système de protection hardware, en sachant que cela pénalise principalement les utilisateurs honnêtes ?

Richard : être un éditeur purement logiciel comme on l’a été pendant cinq ans pose un gros problème quand ces logiciels sont piratés. Nos canaux de distribution sont en deux étapes : il y a tout d’abord un distributeur qui a l’exclusivité sur son pays, et un réseau de revendeurs qui achète nos logiciels chez ce distributeur. Il faut se mettre dans la peau du magasin de musique qui va acheter un stock de boîtes. Si ces logiciels sont piratés, et qu’il n’en vend aucune, il a perdu cet argent. Quand on distribue un logiciel en boîte et en CD, il faut un dispositif de protection contre les copies, sinon une entreprise comme Arturia ne peut pas survivre. C’est pourquoi on a choisi la clé, déjà utilisée chez d’autres éditeurs. Cela nous rassurait nous et nos revendeurs. Et puis certains utilisateurs préfèrent une protection hardware pour transporter facilement leurs licences d’un poste à l’autre.

La plupart des musiciens nomades ayant acheté une version originale préfèrent installer une version pirate pour économiser un précieux port USB…

Richard : on y pense régulièrement. Mais changer de système de protection aujourd’hui serait très lourd. Il faudrait gérer la migration de tous les utilisateurs vers une version 3.0, réfléchir à combien de temps on supporte les anciens systèmes… C’est une décision que l’on doit assumer, même si rien n’est définitif.

Est-ce que des reproductions hardware spécifiques à la gamme V sont prévues ?

Frédéric : on y avait pensé à une époque, mais il y a un problème de droits d’exploitation de l’image de ces synthétiseurs. Par exemple les droits du Minimoog appartiennent toujours à Moog Music, et je ne suis pas sûr qu’ils soient d’accord pour nous octroyer le droit de créer une réplique, même s’il ne s’agit que d’un contrôleur. Il y a aussi les coûts de production à prendre en compte : pour faire un produit de qualité, le prix serait sans doute élevé. Il faudrait trouver des pièces qui n’existent plus sur le marché, ou en tout cas des équivalents, ce qui dans le cas du CS-80 ne serait pas du tout évident. D’un point de vu marketing ensuite, avoir un contrôleur générique, comme celui que l’on propose pour notre gamme Analog Experience, permet d’être flexible et de pouvoir piloter n’importe quel logiciel du marché. Alors que si l’on partait sur une réplique du CS-80, cela n’intéresserait sans doute qu’une petite niche d’utilisateurs. Bien entendu, ce serait idéal, et cela améliorerait sans doute un peu les ventes, mais c’est investissement très lourd avec beaucoup trop d’inconnues.

Arturia - Origin

Un exemplaire d'Origin dédié aux tests maison

III°) Le projet Origin

Le hardware d’Origin a été réalisé en collaboration avec Wave Idea. Comment cela s’est-il passé ?

Richard : le projet a démarré en 2005. A l’époque, Arturia n’avait pas encore une grande expérience dans le hardware, et on avait besoin d’un partenaire pour complémenter nos compétences.

Frédéric : on a rencontré plusieurs concepteurs électronique, et Jérôme Dumas (NDLR : le PDG de Wave Idea) nous a paru être le bon. On est très content de cette collaboration. Si on devait développer un autre hardware aujourd’hui, on serait beaucoup plus autonome grâce à l’expérience accumulée sur ce projet.

Aviez-vous dès le départ une idée précise du produit que vous vouliez réaliser ?

Richard : Arturia ne développe pas ses produits de manière linéaire mais en spirale. Il y a une idée directrice, et beaucoup d’itérations en cours de route. Il existe plusieurs prototypes d’Origin, c’est intéressant de les voir car on peut se rendre compte à quel point l’aspect extérieur a évolué. Mais le concept initial était déjà bien défini : on voulait un synthétiseur autonome, des sons typés analogique, une grosse puissance de calcul, un écran, plein de boutons, et c’est ce qu’est Origin aujourd’hui.

Philippe Wicker Origin Keyboard

Philippe Wicker en plein travail sur la version clavier d'Origin

Combien de prototypes ont été réalisés ? Avez-vous du faire face à des problèmes inattendus pendant le développement ?

Philippe : on a du réaliser entre dix et vingt prototypes. On a principalement rencontré un petit problème d’architecture qui nous a bloqué un certain temps, mais on a finalement trouvé un moyen de le contourner en utilisant des connexions présentes dans le design original mais que l’on ne comptait pas utiliser tout de suite.

Chaque prototype doit coûter une petite fortune…

Richard : pas forcément, car il y a plusieurs aspects. Travailler sur la mécanique est relativement abordable, on peut modéliser à peut près tout avec du carton du bois et du polystyrène. C’est seulement lorsqu’il faut commencer à créer des cartes électroniques que la note grimpe considérablement, car bien entendu les composants coutent cher quand on les achète à l’unité.

Arturia Origin Prototype

Un des prototypes d'Origin

Qui a posé le premier prototype sur le papier ?

Philippe : principalement Frédéric. C’est sa marotte, et ce projet lui tient vraiment à cœur. Mais quoi qu’il arrive, il intervient toujours dans les spécifications externes, c’est à dire l’approche qu’en aura l’utilisateur. Le fait qu’il soit très souvent en contact direct avec eux pendant les salons lui permet d’avoir une idée précise des attentes. Ensuite il a fallu environ trois mois pour figer l’architecture, à quelques détails près. J’étais responsable du développement logiciel sur ce projet, et Jérôme Dumas travaillait sur les schémas électroniques, pendant qu’une autre personne s’occupait du routage du cuivre et de la saisie du schéma sur un ordinateur. Un genre de compilateur adapté à la CAO qui sort tout un tas de fichiers indispensables aux fabricants de circuits imprimés. A partir de là on obtient des films de sérigraphie, qui permettent de récupérer les informations pour que les machines déposent les éléments au bon endroit. Il faut y intégrer les contraintes sur la proximité des pistes de cuivre, sinon il y a de la diaphonie… C’est un vrai métier ! N’importe qui ne peut pas le faire, même un excellent développeur ne pourrait pas créer un circuit imprimé aussi fiable, c’est pourquoi il faut faire appel à des gens qui ont cette compétence.

Comment s’est déroulé le choix des composants comme les boutons et potentiomètres, qui déterminent le feedback généré par la machine ?

Philippe : il y a eu plusieurs essais de matières, de formes et de boutons. On a réfléchi sur comme éclairer les switch, avec une led sur le côté, un rétro-éclairage par l’intérieur, voire les deux. On a également fait plusieurs essais sur les boutons, pour tester leur adhérence, s’ils ne gênaient pas les manipulations. C’est effectivement une phase très importante.

Arturia Origin Façade

La façade d'Origin, très généreuse en boutons

Les écrans multi-touch se sont démocratisés grâce à l’iPhone et désormais l’iPad. Celui d’Origin ne l’est pas encore, est-ce que c’est une évolution à laquelle il faut s’attendre ?

Richard : on est très attentif à ce qui se fait dans le monde de la téléphonie. On commence à voir apparaître beaucoup d’applications musicales, et c’est bien entendu quelque chose qui nous intéresse. Avec Frédéric, je pense que nous sommes tous les deux fascinés par Apple, qui a réussi à vendre un produit non par pour sa technologie, mais pour son utilisation et son utilité. S’ils ont choisi d’y intégrer un écran multi-touch, ce n’est pas pour la technique, mais pour le bien de l’interface, qui à l’époque était révolutionnaire. Chez Arturia on essaye de transposer cet état d’esprit aux instruments. Si un jour on décide de se lancer dans le développement d’une application iPhone ou iPad, c’est qu’on aura au préalable réfléchi à la valeur ajoutée qu’Arturia pourrait apporter aux musiciens sur ce support. Sortir une application iPhone pour avoir une application iPhone ne nous intéresse pas. De plus, nos logiciels sont de gros consommateurs de CPU car les émulations nécessitent beaucoup de puissance de calcul. Sur Origin par exemple il y a deux DSP Tigershark qui travaillent en parallèle. Donc porter nos algorithmes sur iPhone ou iPad ne serait pas une mince affaire, mais on reste attentif.

Arturia Origin PCB Tigershark

La carte mère d'Origin, avec les deux processeurs Tigershark

Je pensais plus précisément à un écran tactile sur Origin, dans l’optique de relier des blocs à la main pour se rapprocher un peu plus des instruments originaux.

Richard : c’est envisageable, mais ça n’est pas dans nos planning à l’heure actuelle. On reste à l’affut pour savoir où investir, car il ne faut pas oublier qu’on est une société de vingt personnes, nos moyens ne sont pas illimités. D’autant plus que sur les vingt, la moitié ne sont pas des ingénieurs, donc notre équipe de développement est réduite et on a déjà beaucoup de projets.

L’absence d’interface midi to CV n’est-elle pas surprenante sur un produit qui fait le pont entre passé et présent ? Est-ce que cela avait été envisagé ?

Frédéric : pas du tout. Mais une fois que nous aurons terminé les développements en cours, c’est une des pistes que nous pourrons explorer. Tout dépend du nombre de personnes que cela pourrait intéresser.

Comment avez-vous géré l’arrivée du SAV, forcément plus important qu’avec des logiciels ?

Richard : on n’a pas beaucoup de retours, car le montage mécanique est très robuste. Le fait que des Allemands aient travaillé dessus joue sans doute beaucoup (rires). Si on compte le nombre de vis pour maintenir la carte, c’est très respectable. Idem pour les boutons, on n’a eu aucun problème de côté-là. En revanche on a eu un problème avec l »écran, qui au début était pratiquement en contact avec la vitre. Sur les toutes premières séries le serrage était trop fort, ce qui provoquait une déformation de l’image, comme quand on appuie avec son doigt sur un écran LCD. La solution a été simple, rajouter une rondelle, et tous les problèmes étaient terminés. Il y a eu également une génération de potentiomètres très solides, mais qui supportaient mal le démontage. Là aussi on a pu rapidement rectifier le tir.

Arturia SAV

Bruno Pillet - Ingénieur Système Embarqué

Origin est fabriqué entièrement en France, est-ce un choix délibéré pour favoriser les entreprises françaises ?

Frédéric : ce n »est pas tant qu’on voulait faire travailler des Français, même si on est très heureux de le faire. C’est un choix raisonné. Le produit est complexe, aller l’industrialiser en Chine l’aurait été encore plus, notamment à cause de la barrière de la langue. Comme les composants coûtent cher, et qu’ils sont de très bonne qualité, le coût de la main d’œuvre ne représente pas 40% du coût total, tant et si bien qu’aller en Chine n’aurait pas divisé le prix de la machine par deux. Mais pour être tout à franc, si cela avait été le cas on l’aurait fait.

Ma vision des choses est la suivante : il est préférable de vendre quatre fois plus de produits en les vendant moins cher, quitte à les faire fabriquer en Chine, pour être capable d’embaucher plus de gens chez Arturia et ainsi créer de la valeur ajoutée en France, plutôt que de vouloir à tout prix faire travailler des entreprises françaises, vendre nos produits plus cher,s en vendre moins, et par conséquent en embaucher moins dans la maison. C’est un peu ce qu’il s’est passé entre Ralph Lauren et Lacoste il y a quelques années. Ralph Lauren a choisi d’aller directement en Chine, alors que Lacoste a gardé la production en France très longtemps. Résultat, Ralph Lauren a beaucoup fait travailler les Chinois, mais ils ont eu beaucoup de succès, ce qui a engendré quatre fois plus d’embauches en Amérique que chez Lacoste dans la même période.

Frédéric Brun

Frédéric Brun, le président d'Arturia

Quelles sont les prochaines étapes pour Origin ?

Richard : les templates d’instruments, puis juste après la total intégration, qui permettra aux utilisateurs de contrôler entièrement Origin depuis un séquenceur externe, et vice versa.

Et pour Arturia en général ?

Frédéric : on compte agrandir la gamme Analog Experience en proposant « The Laboratory » cet été, une version 49 touches et la possibilité de modifier chacun des 3500 sons qui seront proposés, en accédant aux synthétiseurs sources.

Pour aller plus loin : http://www.arturia.com

Interviews et photos @ Cyril Colom (sauf dernière @Arturia)

4 Responses to “En visite chez Arturia”

  1. calvin dit :

    wow, this was great!

  2. musikgear dit :

    Merci beaucoup pour cet article passionnant.
    Tristan

  3. Richard C. dit :

    Excellent article. Merci

  4. Forger dit :

    Salut : une bonne histoire que la votre … : mais où donc je pourrai acheter  »Storm 3  » , que j’ai bien essayé , même si je n’ai rien fait de ‘pro’ avec , je me suis bien amusé avec ; c’est un logiciel que je trouve super , le premier mao que j’ ai eu ; je le veux ( en dvd , pas en téléchargement ) mais je ne le trouve pas : il doit bien rester quelques exemplaires par-ci par-là ; tenez-moi au courant svp , si vous avez la bonne info ; p.s. : est-ce que je pourrai m’en servir aussi bien sur W 7 que sur W XP – merci ,et bonne continuation à toute l’équipe …