Chapitre 2 – Les forces en présence

Dans la précédent chapitre (lien) j’évoquais les différences entre un synthétiseur « classique » et un synthétiseur modulaire. Avec d’un côté une architecture fermée imposé par un constructeur, et de l’autre une structure évolutive qu’il faut assembler soi-même. Il existe un entre-deux : les semi modulaires.
Un synthétiseur semi modulaire propose une sélection de modules savamment sélectionnés par un constructeur, et pré-connectés pour une utilisation basique. Une sorte de « starter kit » prêt à l’emploi. Mais contrairement à un synthétiseur classique, il est possible de désolidariser les modules pour les utiliser seuls, par exemple pour compléter un autre système, ou bien tout simplement pour modifier les connexions par défaut. Il est donc possible à tout moment de s’affranchir de la structure imposée par le constructeur, et de bénéficier des libertés d’un système modulaire.
Ici les avantages sont doubles : on dispose dès le départ d’un système fonctionnel, cohérent, et autonome – mais pensé par quelqu’un d’autre -, que l’on peut ensuite faire évoluer en fonction de ses propres besoins.
C’est également la solution la plus économique pour débuter, l’ensemble coûtant moins cher que s’il fallait acheter chaque module séparément. Et le moindre élément peut très vite faire grimper la note. A titre d’exemple, chez Doepfer, pourtant réputé pour être l’un des constructeurs les plus abordables, acheter un boîtier vide avec les alimentations nécessite déjà de débourser la bagatelle de 350 euros. Si on y ajoute les modules utilitaires indispensables (interface midi, interface audio, etc.) le système peut très vite atteindre le triple sans pour autant être capable de générer le moindre son. ça fait réfléchir.

A quel synth se vouer ?
Étonnamment, il semblerait que le marché des synthétiseurs modulaires soit en train de renaître de ses cendres. Il ne se passe pas un salon spécialisé sans que de jeunes sociétés ne dévoilent de nouveaux modules, perpétuant ainsi le mouvement initié dans les années 1960 par Robert Moog et Don Buchla, tant et si bien qu’il est difficile de savoir par où commencer. Quel constructeur choisir ? Pour quelles raisons ?
La solution la plus évidente se nomme donc Doepfer, la principale référence de ce marché de niche. Implanté depuis des dizaines d’années, Doepfer propose aujourd’hui un menu à la carte avec plus d’une centaine de modules, trois systèmes basiques prêts à l’emploi, ainsi que le récent et abordable (mais très limité) semi modulaire Dark Energy. Accessoirement, c’est également l’un des acteurs les moins chers du marché, ce qui l’a rendu très populaire.
Oui mais voilà, les modules Doepfer ont la réputation de « faire le job » sans proposer de réelle personnalité. C’est pourquoi les aficionados ont tendance à privilégier d’autres constructeurs plus audacieux pour des modules qui façonnent le son, et à garder Doepfer pour les modules utilitaires.

C’est précisément la réflexion à laquelle je suis arrivé lorsque j’ai commencé à creuser la question. Mon point de vue était le suivant : quitte à investir dans un modulaire, autant le faire dans un système qui puisse offrir une réelle alternative aux instruments modernes, qu’ils soient virtuels ou non. Cette alternative, on va la trouver dans quelques modules disséminés chez tous les constructeurs. C’est à ce moment précis que débute une passionnante chasse au trésors…
36 15 jeu de pistes
Pour trouver son bonheur, il n’y a pas de secret : il faut courir le MP3, chasser la vidéo Youtube et zoner dans les forums spécialisés. C’est l’étape primordiale pour s’y retrouver, car la grande majorité des constructeurs semble ne pas avoir dépassé l’age d’or du minitel. Reprenons notre pilier de bar : le site internet de Doepfer est parfois aussi plaisant à consulter qu’un annuaire téléphonique en hébreux, ce qui n’est, vous en conviendrez, pas très encourageant. D’autres s’en sortent mieux, mais il y a globalement un cruel manque d’informations (audio et vidéo) pour faire ses choix en toute sérénité. Heureusement pour tout le monde, la communauté des utilisateurs s’est emparée de Youtube, et c’est donc bien souvent par le truchement d’une vidéo pixelisée que l’on est amené à valider ses choix.
De l’élégance suédoise…
C’est donc grâce à ces réseaux que j’ai été capable d’isoler les produits d’un premier constructeur : Cwejman.
Utiliser des mots pour décrire la personnalité d’un instrument est loin d’être une chose évidente. Néanmoins, dans une première tentative pour définir le son et l’esprit Cwejman, j’utiliserais les termes « précision », « chaleur », « finesse », et « fiabilité », j’ajouterais « élégance » pour l’aspect esthétique et la finition des modules. Les produits de cette marque sont réputés pour leur stabilité et leur constance. Les oscillateurs, par exemple, résistent très bien aux interférences qui mènent la vie dure aux instruments analogiques, comme les changements de température. J’avais donc commencé par planifier l’achat d’un système Cwejman en sélectionnant des modules dans le catalogue de la marque, avant d’être stoppé dans mon élan par les tarifs : en moyenne le double d’un équivalent chez Doepfer. Il fallait trouver un compromis. Celui-ci prit logiquement la forme du semi-modulaire maison.

Le Cwejman S1 est un semi-modulaire de 2003. La sélection des modules n’est pas très originale, mais l’ensemble est cohérent et assez complet pour offrir de longues heures d’exploration. Ses points forts se situent du côté de son interface midi bien pensée, de ses enveloppes ultra rapides, et d’un son d’une grande pureté qui peut très vite montrer les dents grâce à la délicate section overdrive. Parmi les points faibles, on note une prise en main peu intuitive, un seul LFO, une matrice de modulation limitée et un cruel manque de mixer et de splitter. Le S1 « sonne » cependant incroyablement bien, couvre un grand panel de textures sonores et se démarque franchement de la masse. Un excellent point de départ.
… aux montagnes russes
Cette première acquisition fut l’occasion d’essayer son équivalent chez Analogue Solutions : le Vostok.
Ici j’utiliserai les termes « sauvage », « brut », « gras », « généreux », « agressif », parfois « incontrôlable et inattendu », et souvent au détriment du tuning. Bref tout l’opposé du S1, pour ainsi dire son complément. Avec le Vostok, les points forts se bousculent aux portillons : un séquenceur 8 pas, un joystick, une matrice de modulation pin point, un mixer, 2 splitters, 2 enveloppes avec retriggering, 2 LFO, un push button, et surtout, une prise en main immédiate et intuitive grâce à un panel très simple à comprendre. N’en jetez plus ! Du côté des points faibles, on lui déplorera une certaine propension à se désaccorder et un caractère bien trempé (d’inspiration russe ?) qui le cantonne peut-être à une certaine utilisation. De par ses caractéristiques, le Vostok est en effet plus indiqué pour créer des basses et des leads que des nappes éthérées, mais c’est ce qui fait aussi sa force, d’autant plus que ses faiblesses seront rapidement comblées en agrandissant le système.

En résumé
Assembler un système modulaire revient à jouer aux légos. Chaque nouvelle pièce offre de nouvelles perspectives, et nécessite de repenser le système dans son ensemble. Le S1 et le Vostok étant au format Eurorack (je reviendrai là-dessus prochainement), ils sont parfaitement compatibles. Ils se complètent et comblent leur lacunes respectives.
C’est avec ce duo de choc que nous passerons à la pratique dans la prochaine note de cette rubrique. D’ici là, pour un aperçu des capacités de ces instruments, n’oubliez pas de consulter le soundcloud du blog.
Photos : @Cyril Colom (sauf pour le Dark Energy et le boitier @Doepfer)
Pour ceux qui désireraient prendre de l’avance, le forum de référence (en anglais) se nomme muffwiggler.com.
Vous y trouverez une communauté vivante prête à répondre à toutes vos questions. Il héberge également les forums officiels d’une petite dizaine de constructeurs, de quoi récupérer les informations à la source.
Tags: Analogue Solutions, Cwejman, Dark Energy, Doepfer, S1, semi modulaire, synthétiseur modulaire, Vostok